« Et Ramuntcho devait emporter en exil, conserver plus tard avec un attachement désolé, certaine tige d'herbe arrachée dans le jardin en passant et avec laquelle il avait machinalement joué tout ce soir-là.
Une étape de leur vie finissait avec ce jour ; un temps était révolu, leur enfance avait passé... »
(Pierre LOTI – Ramuntcho – 1897)
1. L'histoire.
De retour du service militaire, Ramuntcho ne trouve plus qu'amertume dans son pays. Rien ne demeure de son enfance à part ces imposantes églises parmi les montagnes et les cloches rythmant le temps, décidant des vies. Sa « petite fiancée », Gracieuse, avec qui il partage la douceur d'un amour respectueux, ne viendra plus à leurs rendez-vous. Sa mère l'a conduite au couvent, n'acceptant pas leur projet d'union. Elle reste en querelle avec la mère de Ramuntcho, Franchita, depuis « sa grande faute » : la naissance illégitime du garçon. Il a donc grandi sans père et aujourd'hui sa mère meurt sous le poids de cette culpabilité qui poursuit alors son enfant.
Ramuntcho est précipité dans l'âge adulte, forcé par des fatalités, tronqué de ses rêves d'enfants et amputé de son amour. Au son de cette cloche qui encadre toujours, il navigue entre les fantômes peuplant sa solitude nouvelle et regarde au-delà de l'océan l'avenir inconnu qui ne lui promet aucune joie.
Il ne garde que cette tige, une frêle brindille qui s'étiole, le symbole de l'enfance qui ne reviendra pas. Relique de son bel amour pour Gracieuse, qui restera à jamais son éternelle fiancée.
2. La démarche.
Dans ce projet artistique, restant sur une démarche alliant la photographie à la littérature, je propose une analyse personnelle du roman de Pierre Loti. Cette œuvre présente plusieurs intérêts pour moi. Avant tout, elle dresse une certaine peinture du Pays Basque, région que j'affectionne particulièrement, et me donne l'occasion de l'explorer. De plus, c'est une histoire poignante sur la tendresse d'un amour parfait détruit par le poids du passé et de la religion. Un passage à l'âge adulte mais sous le joug révoltant de la fatalité, raconté avec le talent poétique de Loti. En outre, ce roman a une fibre sensible particulière. Il touche à l'intime de l'auteur : les années vécues au Pays Basque, ses interrogations personnelles et l'histoire de son propre enfant Raymond (Ramuntcho en basque).
3. La méthode.
C'est un roman dans le fond comme dans la forme à la fois très poétique et tout en contradictions. Les thèmes explorés sont nombreux : la jeunesse, l'amour pur, l'insouciance de l'enfance, la danse et la fête, le jeu de pelote, à l'encontre de la religion, le poids d'une supériorité invisible, la fatalité et les obligations, mais aussi le danger de la transgression avec la contrebande. La première partie pleine de rêves et d'espoir est en nette opposition avec la deuxième : le retour après le service militaire empli de désillusion. La brindille ramassée innocemment lors de sa dernière rencontre avec Gracieuse et gardée par Ramuntcho fait le lien entre les deux.
Ainsi, il me fallait des images avec un rendu poétique, léger mais aussi nostalgique contrebalancées par des photographies imposantes et plus lourdes puisqu'elles viennent casser les rêves du héros.
Pour ces dernières, j'ai joué avec mon affection pour les noirs et blancs mystérieux explorant la gamme des gris dans tous leurs contrastes. Des visuels dramatiques et intemporels car ils représentent le décor immuable du pays de Ramuntcho. Ils viennent ainsi en totale contradiction avec les images traitant de la nostalgie et de la solitude. Pour celles-ci, la surimpression s'est imposée. Elle me permet de faire coexister deux temporalités sur une même image : la présence et l'absence se superposent sans que l'un ou l'autre ne s'efface complètement. C'est la mémoire elle-même qui travaille ainsi, par couches et par transparence.
En fil rouge, la brindille est représentée en cyanotypes. J'ai fait ce choix pour son altération imprécise. Elle s'étiole peu à peu, s'estompe et perd de ses couleurs (avec virages au bicarbonate, thé et curcuma) mais elle reste comme témoin de l'amour de Ramuntcho, comme symbole plus général de l'inexorable horloge de la vie.
Outre le cyanotype (numérisé ensuite pour une conservation et une diffusion optimale), je travaille en numérique à partir de différents supports. Des cartes postales anciennes, mes propres photographies numériques, et de l'argentique pour la texture washi. Les cartes postales apportent du réalisme, un côté documentaire temporel qui replonge dans l'époque de Ramuntcho. De plus, elles suggèrent la correspondance écrite, seul lien du héros avec son pays, durant le service militaire. J'ai utilisé l'argentique comme source de texture de grain avec une pellicule washi pour vieillir certaines photos mais surtout pour ce que la texture apporte : du relief et du corps à l'image. Et enfin, le numérique vient lier le tout soit par des images travaillées en noir et blanc, soit par les souvenirs restant en couleurs mais dans des tons légers et pastels, fantomatiques, dans des nuances plutôt bleues : le bleu de la robe de Gracieuse, le bleu du cyanotype, le bleu de la mer symbolisant le départ de Ramuntcho. Je mélange les techniques et les supports pour recréer – à l'instar de Loti qui réinvente son Pays Basque avec de nouveaux noms – une histoire, tout autant ancrée dans le roman que tournée vers l'histoire universelle et intemporelle : celle des souvenirs que l'on laisse derrière soi.
4. La diffusion.
Pour ce projet, je souhaite :
Une exposition qui inclut une ambiance sonore travaillée. En effet, le son a toute sa place dans le roman (entre autres les fameuses cloches, motif répété dans l’œuvre). Je pense qu'il est intéressant et judicieux de plonger le public dans une ambiance sonore qui accompagne et enrichit la scénographie. Une expérience qui fait ainsi appel à d'autres sens que la vision pour davantage d’émotions et d'introspection.
L’édition d'un ouvrage mêlant photographies et citations de passages choisis de l’œuvre de Loti, pour garder le lien direct de ma démarche qui fait correspondre les images et les mots.